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samedi 12 mars 2022

Les Bergers d'Arcadie, un nouvel exemplaire de la médaille d'Alphée Dubois

 Dans un précédent article, j'indiquais l'existence d'une médaille gravée par Alphée Dubois, représentant en détail Les Bergers d'Arcadie de Nicolas Poussin. Plusieurs exemplaires étaient présentés et décrits dans cette note, qui étaient tous unifaces (1). Dernièrement un nouvel exemplaire de cette médaille est apparu à la vente, et pour la première fois, l'ouvrage est double face. Le verso permet de confirmer que cette médaille était bien tirée pour les prix de peinture du Salon des Artistes, ici remporté par le peintre Jules Joseph Weerts. 

Il s'agit en fait vraisemblablement de Jean-Joseph Weerts, né en 1846 à Roubaix et décédé en 1927, inhumé au cimetière du Père Lachaise. Celui-ci était en effet exposé au Salon de Peinture et de Sculpture à partir de 1869 (2), ce qui s'accorde avec la date inscrite sur la médaille.

Prix remporté par J.-J. Weerts en 1875, recto

Prix remporté par J.-J. Weerts en 1875, verso

D'un diamètre de 50 mm et d'un poids de 63,76 g., portant un poinçon corne, le vendeur décrit l'objet en "cuivre doré"

Pour terminer, indiquons l'existence d'un autre tableau de Poussin gravé sur médaille, Les funérailles de Phocion qui a été peint en 1648, selon les spécialistes. D'un diamètre de 51 mm, on ignore le nom du graveur, la date de création de cette médaille ainsi que sa destination : prix ? commémoration ?... L'objet est proposé par Le Comptoir des Monnaies Anciennes, à Lille.

 
Les Funérailles de Phocion, d'après Nicolas Poussin, recto

 

Les Funérailles de Phocion, d'après Nicolas Poussin, verso

(1) À signaler toutefois qu'au verso de l'exemplaire du Musée d'Orsay, le nombre 54 à l'envers est répété cinq fois, selon leur notice.

(2) Source : Wikipédia.




mardi 13 avril 2021

"Le berger Paris", un dessin de Nicolas Poussin

Dans Les cahiers de Terre de Rhedae n° 10 (1), je dévoilais une possible troisième version des Bergers d'Arcadie peinte par Nicolas Poussin, alors que deux versions seulement ne sont officiellement connues et identifiées jusqu'à aujourd'hui : celle de Chatsworth House, en Angleterre, réalisée en 1628-1629, et celle du Louvre - de loin la plus célèbre -, peinte en 1638-1639 (2). À peu près à la période où je publiais cet article, je découvrais une autre curiosité dans un ouvrage de 1806, Vie de Nicolas Poussin, considéré comme chef de l'École françoise  de Gault de Saint-Germain (3). Le plus intéressant de ce livre n'est sans doute pas dans la biographie du peintre, mais plutôt dans la Description des tableaux et dessins du Poussin qui vient à sa suite, où l'on trouve nombre d'œuvres de l'artiste, dont certaines peu connues. Tel est le cas d'un dessin légendé Le berger Paris, gravé par F. Massard. C'est évidemment l'épisode antique et mythologique du Jugement de Pâris et de la pomme d'or de la discorde qui est ici évoqué. Gault de Saint-Germain décrit ce dessin en ces termes : 

Tous les dieux, excepté la Discorde, assistèrent aux noces de Thétis et de Pélée. Cette divinité, pour se venger, jeta au milieu de l'assemblée une pomme d'or avec cette inscription, Pour la plus belle. Toutes les déesses en furent troublées, toutes vouloient être la plus belle, jusqu'à ce qu'enfin elles cédèrent leurs prétentions à Junon, à Minerve, et à Vénus ; ce qui excita une si grande jalousie entre ces trois déesses, que, pour terminer leur différent, Jupiter choisit pour arbitre Pâris, fils de Priam, connu alors sur le mont Ida sous le nom d'Alexandre.

Dans cette esquisse pleine d'action le Poussin a fait sentir que le galant cortège s'avance sur le mont célèbre : Pâris l'apperçoit ; déjà il pressent le pouvoir des charmes que les trois déesses se proposent de dévoiler à ses regards. Mercure, en mettant dans sa pannetiere la pomme fatale, semble influencer son jugement en faveur de Vénus dont il étoit aimé ; l'Amour se joint à lui pour solliciter le berger en faveur de sa mère.

L'aigle de Jupiter est présent pour indiquer que ce jugement se fait sous ses auspices.

Ce précieux dessin, lavé au bistre, se voit au muséum dans la galerie d'Apollon. (4) 

 "Le berger Pâris", une des gravures du livre de Gault de Saint-Germain

Si Gault de Saint-Germain attribue ce dessin à Nicolas Poussin, on ne le retrouve ni dans le catalogue du Cabinet des singularitez d'architecture, sculpture ou graveure, imprimé plus de cent ans plus tôt en 1702, ni dans le catalogue actuel de Jacques Thuillier, Nicolas Poussin, publié chez Flammarion en 1994 et qui fait toujours autorité en la matière. Aujourd'hui, on peut douter de son attribution au peintre Poussin, mais toujours est-il que Gault de Saint-Germain le pensait, tout comme ses contemporains.

Alors, Le berger Pâris de Poussin est-il inventorié ailleurs que chez Gault de Saint-Germain ?

Le tome dix-septième du Mercure de France, littéraire et politique évoque ce dessin, mais seulement en renvoyant à l’œuvre de Gault de Saint-Germain. C'était en juin 1804, la parution de la Vie de Nicolas Poussin s'étant d'abord faite sous forme de livraisons avant d'être rassemblée en un seul volume deux ans plus tard. Voici le détail de ce qu'en dit la revue : 

La quatrième livraison de l’Oeuvre  du Poussin paraît ; elle contient quatre pages de la vie du Poussin, huit pages de description, et six gravures, dont 1. la Manne ; 2. Saint François-Xavier au Japon, qu'on croit être gravé pour la première fois ; 3. Vision de sainte Françoise ; 4. Moyse sauvé des eaux ; 5. l'Écho, paysage ; 6. le berger Pâris, esquisse.

Cet ouvrage, monument digne de la gloire du Poussin, premier peintre de l'école française, et de la nation qui s'honore de lui voir (sic) donné le jour, est dû au burin de MM. Massard (5), et au goût délicat que M. Gault (de Saint-Germain) manifeste depuis long-temps pour les arts utiles et agréables.

Plus intéressant, dans le Guide de l'École Nationale des Beaux-Arts (6) de Eugène Müntz, il est mentionné au chapitre de la salle Victor Schoelcher :

Nicolas Poussin (1594-1665). Le Jugement de Pâris. À la plume, avec des lavis. (7)

Sans pouvoir l'affirmer, notons que cette pièce pourrait bien correspondre au dessin du Berger Pâris mentionné dans l'ouvrage de 1806 : "ce précieux dessin, lavé au bistre".  

Et de Gault de Saint-Germain à Eugène Müntz, voilà à l'heure actuelle le seul suivi que l'on puisse faire du fameux dessin de Poussin, si tant est qu'il s'agit bien du même. 

Il peut paraître étonnant qu'un Jacques Thuillier n'ait fait aucune mention de ce dessin, mais après tout le catalogue d'un peintre tel que Poussin peut-il se permettre l'exhaustivité ? Par ailleurs, Thuillier s'est surtout attaché dans cet ouvrage à inventorier les tableaux du maître. Et puis, après tant de siècles et de confusion - un tableau pouvant être faussement attribué à un artiste -, bien des œuvres ont pu échapper au regard acéré des spécialistes (8).  

Le berger Pâris a-t-il vraiment été dessiné par Poussin ? Doit-on l'attribuer à un autre artiste ? Autant que possible, Jacques Thuillier indique les erreurs d'attribution, probables ou certaines. C'est le cas du portrait de Giulio Rospigliosi (9), de Poussin selon Gault de Saint-Germain, mais faussement attribué selon Jacques Thuillier. À noter aussi que Le berger Pâris n'est pas la seule œuvre inventoriée chez Gault et que l'on ne retrouve pas chez Thuillier : tel est le cas aussi, par exemple, du Pupitre d'un philosophe, mais c'est là encore un dessin, bien mystérieux d'ailleurs, et pas du tout dans le style des œuvres générales du Poussin.

 Portrait de Jules Rospigliosi, tirée du livre de Gault de Saint-Germain. Attribution à Poussin écartée par Jacques Thuillier et d'autres spécialistes

 

 


"Le pupitre d'un philosophe", une des gravures du livre de Gault de Saint-Germain


On peut être certain que la peinture gardera encore longtemps ses secrets, et qu'il reste bien des tableaux de grands maîtres à découvrir et à identifier. Sera-ce le cas pour le Berger Pâris ? Ou la troisième version des Bergers d'Arcadie évoquée en introduction de cet article, œuvre aujourd'hui perdue ? Le plus gros du travail reste aux chercheurs de l'avenir, et les découvertes promettent d'être superbes.

(1) Une possible troisième version des "Bergers d'Arcadie" de Poussin ?, par Tony BONTEMPI, in Les cahiers de Terre de Rhedae n° 10, année 2016, pp. 12-18.

(2)  Datation basée sur l'avis de Jacques Thuillier, dans Nicolas Poussin, Flammarion, 1994.

(3) Le titre complet est Vie de Nicolas Poussin, considéré comme chef de l'École françoise, suivie de notes inédites et authentiques sur sa vie et ses ouvrages, des mesures de la statue de l'Antinoüs, de la description de ses principaux tableaux, et du catalogue de ses œuvres complètes, par P. M. Gault de Saint-Germain, à Paris, chez P. Didot l'Aîné, 1806.

(4) Actuel Musée du Louvre. 

(5) Massard père et fils.

(6) Paris, Maison Quentin, s. d. (fin XIXe - début XXe environ). 

(7) Guide de l'École Nationale des Beaux-Arts, p. 170. 

(8) Toutefois, ce ne peut être le cas pour Jacques Thuillier puisque l'ouvrage de Gault de Saint-Germain est bien mentionné en bibliographie de son Nicolas Poussin.

(9) Qui deviendra pape sous le nom de Clément IX. 

jeudi 21 mai 2020

Alphée Dubois et "Les Bergers d'Arcadie"

Alphée Dubois (1831-1905) est un graveur et médailleur, également connu des philatélistes pour avoir dessiné des timbres-poste pour les colonies françaises.

Parmi ses créations, une médaille en particulier attire l'attention par le sujet abordé et différents éléments entourant et renforçant sa symbolique. Particulière à plus d'un titre, puisque premièrement elle représente avec une force de détails incroyable une oeuvre très connue du peintre Nicolas Poussin, à savoir Les Bergers d'Arcadie dont le tableau original est exposé au Louvre à Paris. Selon la notice du Musée d'Orsay qui en possède un exemplaire, cette médaille uniface (1) aurait été gravée en 1872. Son diamètre donné est de 6 cm tandis que celle faisant partie de nos collections est de 7 cm. La tranche porte un poinçon (corne d'abondance selon le Musée d'Orsay, difficilement identifiable sur notre exemplaire) et la mention "Bronze" que l'on retrouve aussi sur la nôtre. La gravure y est si finement réalisée que l'on peut même lire la fameuse sentence Et in Arcadia ego derrière le bras du berger accroupi.

La médaille de nos collections. 1872 ?

Détail

 Détail

 
Seconde particularité, une autre devise latine que l'on ne retrouve associée aux Bergers d'Arcadie qu'ici est inscrite en toutes lettres au bas de la médaille : Et ament meminisse periti. Tel le Et in Arcadia ego, cette phrase s'applique parfaitement à la mort, mais elle porte également en elle sa part de mystère : "Que ceux qui savent se souviennent". 

Avant d'aborder la dernière particularité liée à cette oeuvre, apprenons-en plus sur ce bel objet à travers d'autres exemplaires retrouvés :

- Le 8 décembre 2014, la maison de vente aux enchères Collin du Bocage proposait un exemplaire de cette médaille à la vente. Décrite également en bronze et avec une corne d'abondance en poinçon, d'un diamètre de 70,5 mm (donc proche de la nôtre), elle pesait 166,8 g. (la nôtre pesant 144,2 g.). La maison Collin du Bocage précise que cette médaille a été frappée pour le prix de peinture du Salon des Artistes, ce qui est en effet tout à fait probable.

- Par ailleurs, nos collections personnelles abritent un autre exemplaire de l'oeuvre. Il s'agit vraisemblablement d'un retirage plus récent, et surtout plus petit puisque son diamètre est de 5 cm. Réalisé par la Monnaie de Paris, il est en bronze argenté, avec là encore la mention "Bronze" sur la tranche et un poinçon non identifiable pour le moment. Contactés, les services de la Monnaie de Paris n'ont malheureusement pas pu nous renseigner sur une datation quant à ce tirage..

Tirage ultérieur frappé par la Monnaie de Paris. Datation inconnue

 Détail de l'exemplaire de la Monnaie de Paris

Venons-en à la dernière particularité, car elle n'est pas des moindres : Alphée Dubois attachait tant d'importance à cette oeuvre qu'il l'a faite réaliser en grand format afin d'orner son tombeau. Là aussi, la devise Et ament meminisse periti accompagne Les Bergers d'Arcadie. 

 Poinçon et mention "Bronze" sur la médaille principale

Poinçon et mention "Bronze" sur l'exemplaire de la Monnaie de Paris

Cette médaille, déclinée sous différentes formes et formats, marque le couronnement artistique de toute l'oeuvre d'Alphée Dubois de par son importance et son omniprésence au fil du temps. Parfaite réalisation, l'oeuvre renferme en elle un profond mystère que seule la pensée de l'artiste serait sans doute à même d'éclairer. À moins que, peut-être, héritiers du courant de pensée arcadien né au tout début du XVIe siècle, certains savent et se souviennent...

(1) Toutefois la notice du Musée d'Orsay indique que le nombre 54 est répété cinq fois, à l'envers, au revers de la médaille. Le recto n'est donc pas vierge en ce qui concerne leur exemplaire, contrairement aux deux médailles analogues de nos collections. 

 Les deux médailles de nos collections côte à côte